Parler ou se taire à jamais
On l‘a oublié aujourd’hui mais le passage au cinéma parlant a fait disparaître une partie des stars des muets incapables de s’adapter.
“Bon maintenant je vais me taire parce qu’apparemment ça me réussit plutôt pas mal, déclarait tout sourire, Jean Dujardin, en recevant en mai dernier à Cannes son prix d’interprétation pour The Artist. Ce film entièrement muet (qui sort demain) rend hommage au cinéma des années 1920. Amusante, la phrase de Dujardin est aussi subtile si on repense à ce pan un peu oublié de l’histoire du cinéma. En effet, certaines stars du cinéma muet ont justement eu tellement de mal à se mettre à parler qu’elles ont totalement disparu de la circulation en quelques années.
En 1927, les frères Warner révolutionnent Hollywood en sortant le Chanteur de Jazz, premier film parlant de l’histoire. Pendant 15 minutes, les comédiens font entendre leurs voix aux spectateurs. “Attendez un peu, vous n’avez encore rien entendu”. La réplique prononcée par Al Jolson est devenue culte. Le succès colossal du film poussa les studios à investir massivement sur cette nouvelle technologie. En 1928 sort Lights of New York le premier film entièrement parlant. En quelques années, tout le cinéma se met à papoter et le muet est rayé du paysage. Les muets aussi.
Pour les acteurs de l’époque, la situation est claire : Parler ou se taire à jamais. Voix criardes, accents prononcés ou difficulté à s’adapter à cette technique, des acteurs disparurent des écrans du jour au lendemain. Remplacés par des acteurs de théâtre, plus jeunes, plus flexibles qui accourent toute l’Europe (comme Marlène Dietrich par exemple).
Même les méga stars qui avaient illuminé les décennies 1910/1920 sombrèrent dans le mutisme. La plus emblématique fut surement Mary Pickford. Surnommée “la petite fiancée de l’Amérique”, la comédienne, qui tourna plus de 200 films entre 1908 et 1930, fut déchue en moins de cinq ans. Elle mit un terme à sa carrière d’actrice en 1933 et resta à Hollywood comme productrice. Même chose pour Douglas Fairbanks, Greta Garbo, Emil Jannings Louise Brooks, Lillian Gish ou Buster Keaton qui furent tous remplacés par une génération de bavards (Clark Gable, Vivien Leigh, Bette Davis, etc.).
Seuls les comiques réussirent à faire rimer mutisme avec box office. Laurel et Hardy, Marx Brothers, Jacques Tati et, évidemment, Charlie Chaplin continuèrent leurs silencieuses pitreries. Avant eux aussi d’être remplacés par de comédies plus modernes basée sur des répliques cinglantes et non plus sur dun un comique de situation. A quelques exceptions près, comme l’excellent The Party de Blake Edwards avec Peter Sellers.
Plusieurs films sont revenus sur ce passage très romanesque du muet au parlant. Le célébrissime Chantons sur la pluie de Stanley Donen et Gene Kelly (1952) où pour sauver un film muet, ses producteurs décident d’en faire une comédie musicale parlante et doivent du coup expulser la comédienne principale à la voix insupportable. Plus sombre, Boulevard du crépuscule de Billy Wilder (1950) plonge dans l’univers d’une star déchue du muet (Gloria Swanson) qui vit terrée dans sa villa et ses souvenirs. Et, enfin, les Feux de la rampe de Charlie Chaplin (1952) où le génial acteur enterre littéralement son personnage de Charlot, présenté comme vieux, usé, fatigué, ruiné et alcoolique. Une scène d’anthologie le met face à Buster Keaton, son ancien grand rival, alors complètement oublié.
C’est tout ce pan d’histoire auquel Jean Dujardin et Serge Hazanavicius rendent hommage. Avec un film muet, qui ironie de l’histoire, va pouvoir faire le tour du monde en raison justement de son absence de dialogues.
Bobo Ben
The Artist de Michel Hazanavicius
Avec Jean Dujardin, Bérénice Bejo, John Goodman
Sortie le 12 octobre