Beigbeder, l’égoïste cinématographique

Le meilleur film de Beigbeder, proclame non sans malice la bande-annonce de L’Amour dure trois ans… son premier film en tant que réalisateur, adapté de son propre roman. L’égoïste romantique est-il aussi à l’aise au maniement des images qu’à celui des mots ?

Au commencement était le publicitaire. Puis s’est fait connaître le chroniqueur pendant que l’auteur affutait ses plumes avant de connaître un franc succès avec 99 francs. On a alors eu Beigbeder animateur, éditeur, intervieweur, parfois acteur même. Dans la longue liste des métiers en -eur, lui restait à être réalisateur. Voilà qui sera réparé le 18 janvier, date de la sortie de L’Amour dure trois ans, l’adaptation de son troisième roman sorti en 1997. Ce film, il a tenu à le présenter d’abord à Saint-Jean de Luz, dans un Pays Basque où il passe de plus en plus de temps et qu’il filme ici amoureusement. L’avant-première fait sens, le public qui compte nombre d’amis, connaissances ou figurants est conquis. Si l’on tâche de résister à sa propre subjectivité en cherchant les failles, il faut bien avouer que l’on se laisse rapidement emporter.

La plume de Beigbeder rend très bien à l’écran et soutenue par le talent de Gaspard Proust pour les dialogues (qui occupe également son premier rôle au cinéma en jouant le héros Marc Marronnier), les répliques cultes foisonnent. “Au XXIème siècle, l’amour est un SMS sans réponse”, “La gloire me permet de coucher avec n’importe qui, mais elle permet aussi à n’importe qui de coucher avec moi” et tant d’autres qui déclenchent toujours de francs éclats de rire. Alors que le box-office français plébiscite actuellement le comique de situation, c’est un plaisir que l’on avait presque fini par oublier et que l’on savoure. Cependant au début, on ressent la difficulté de l’auteur à sacrifier parfois son roman. Incrustées à l’écran, les citations défilent sans que l’on ait vraiment le temps de les savourer. Un procédé que Frédéric Beigbeder explique par son passé de publicitaire qui lui en a donné le goût, à force de traîner sur les tournages.

Pour autant, en passant de spots de 30 secondes à un film d’1h38, a-t-il sacrifié le sens du détail ? Bien au contraire, les clins d’oeil sont partout. Ainsi, lorsqu’apparaît à l’écran un très court extrait d’iTélévision, le bandeau d’information continue annonce-t-il Beigbeder prix Nobel de Littérature en 2012 (notons également que dans cet univers parallèle, Marc Levy rentre à l’Académie française l’année prochaine). Tant pour les répliques que pour ces détails dont on a certainement ignoré la moitié, c’est un film qui gagne à être revu. Ses potes envahissent la distribution sans que cela soit jamais une erreur de casting : Gaspard Proust et Louise Bourgoin tiennent le haut de l’affiche mais JoeyStarr qui embrasse un mec vaut le déplacement à lui tout seul. Frédérique Bel, Jonathan Lambert, Anny Duperey, Bernard Menez mais aussi dans leurs propres rôles Michel Denisot, Ali Baddou, Ariane Massenet, Michel Legrand, Nicolas Rey, Pascal Brukner, Marc Levy, etc. : Frédéric Beigbeder a convié son entourage à la fête, y compris sa fille et sa fiancée. Le potentiel d’acteur de Nicolas Bedos (pour la première fois au cinéma lui aussi) se confirme quand Valérie Lemercier excelle en éditrice cynique.

Beigbeder s’amuse et cela se sent. Le plaisir pris à l’écran et derrière la caméra parvient jusqu’au spectateur. “J’ai réalisé ce premier film comme si c’était le dernier”, avoue-t-il, lucide sur les conséquences d’un échec. Ainsi a-t-il filmé les gens qu’il aime comme les lieux qu’il affectionne. Le port de Guethary, le rocher de la Vierge à Biarritz, Saint-Jean de Luz : la carte postale du Pays Basque est sublime (et l’on sent toute mon objectivité ici, même si l’accent basque du curé de village n’est pas très crédible). Du côté de Paris, on retrouve évidemment l’Hôtel Amour, le Montana, le Café de Flore et tous ces lieux que l’on connaît bien, qui lui font nous préciser dans un clin d’oeil que c’est un peu “un film de bobos”. Frédéric Beigbeder s’est fait plaisir dans ce film qu’il ouvre par un extrait d’interview de Bukowski, une autre de ses références. “Parfois, quand on écrit des livres ou que l’on fait un film, il faut être un peu égoïste…”, confesse-t-il à l’issue de la projection. Egoïste mais pas onaniste. Sans être un film académique pour les plus puristes des cinéphiles, il ne faut pas avoir peur de citer L’Amour dure trois ans parmi ces films où le plaisir traverse l’écran.

Bobo Bix

L’Amour dure trois ans, en salles le 18 janvier

A lire également, notre interview de Frédéric Beigbeder sur les bobos réalisée en novembre 2010.