Quand la Carte bleue fait grise mine, les bobos redécouvrent le territoire

A la grande surprise de personne, les jurés du prix Goncourt ont donc couronné Michel Houellebecq en ce début de semaine, et les rares parmi nous qui ne s’étaient pas encore procuré La Carte et le territoire se sont précipités dans leur librairie indépendante la plus proche. Si chaque rentrée littéraire s’évertue à établir un nouveau record en terme de parutions, il n’y a toujours que quelques livres que les bobos se doivent d’avoir lu afin de pouvoir se gausser dans les dîners en ville et sortir des phrases toutes faites comme “Je l’ai lu, et c’est de loin son meilleur”… Avouez-le, combien de fois depuis septembre avez-vous entendu cette phrase au sujet du dernier Houellebecq ? Une telle sentence présentant l’avantage de laisser croire à votre interlocuteur que vous avez lu absolument tout de l’auteur, même si c’est complètement faux.

Photo Manuel Lagos Cid (Paris Match)

Nous n’avons pas lu tout Houellebecq, et nous n’avons même pas apprécié tout ce que nous avons pu lire de lui. Nous n’avons pas lu toute la rentrée littéraire, donc nous ne vous dirons pas si c’est le meilleur livre de celle-ci. Mais, à la différence de certains de nos congénères, nous avons vraiment lu La Carte et le territoire, nous avons aimé, et n’attendions qu’un prétexte pour vous en parler, voilà chose faite ! Le hasard a même voulu que je le lise à la campagne, à l’occasion d’un week-end en Normandie, et je n’ai pu m’empêcher de mettre en parallèle ma propre escapade hors Paris avec le retour à la campagne que met en exergue ce livre, “inventaire mélancolique et ironique de la France d’aujourd’hui et de demain (vers 2020) : un manège de « people » qui tourne à vide côté ville ; un musée touristique « bobo », côté champs”, comme l’écrivent Les Echos.

Bien qu’écolos et adeptes du bio, les bobos, enfants de la pollution, ont longtemps eu des boutons à la simple idée de dépasser le périphérique pour s’aventurer dans des régions où la 3G relève encore d’une science-fiction à laquelle même les frères Bogdanoff n’oseraient rêver. Jean-Pierre Pernault, avec son journal télévisé qui vante chaque jour les mérites de la ruralité, est leur antéchrist ; il est donc cocasse de le retrouver protagoniste de ce roman aux côtés de Frédéric Beigbeder, personnalité déjà bien plus bobo. Pourtant, même celui-ci confesse délaisser de plus en plus Paris ces derniers temps au profit de Guéthary, village de la Côte Basque. Retour aux sources, à l’enfance, déjà évoqué dans son Roman français, étayé par Houellebecq ici, dont le propre personnage s’isolera dans un trou perdu de la France (mais étant donné que l’auteur s’isole déjà dans un trou perdu de l’Irlande, c’est nettement moins sensationnel).

Qu’est-il arrivé aux bobos pour qu’ils se mettent ainsi à redécouvrir le chemin de la province ? Choc des cultures, de plus en plus d’agriculteurs se mettent à ouvrir des chambres d’hôte pour accueillir de nombreux parisiens stressés en quête de dépaysement et d’air pur à bas prix. La cuisine traditionnelle revient en force, au détriment de la cuisine fusion, pourtant très en vogue durant la décennie précédente. De grands musées parisiens se mettent à ouvrir des antennes au milieu de nulle part, à la faveur de nouvelles lignes TGV, parce que c’est tellement plus chic de dire qu’on est allé au Centre Pompidou de Metz plutôt qu’à celui de Beaubourg. Dépités par les prix de l’immobilier parisien, ceux qui voulaient acheter un appartement se rabattent sur une maison de campagne qu’ils retaperont eux-mêmes, tels des Valérie Damidot au grand air qu’ils sont… Et si, malgré leur apparent train de vie bourgeois, les bobos subissaient juste la crise ?

Bobo Bix

Michel Houellebecq, La Carte et le territoire (Flammarion, 2010, 22€)