D’autres vies que la sienne

L’enfant que l’on était serait-il fier de l’adulte que l’on est devenu ? Premier film réalisé par Sylvie Testud, La vie d’un autre sort en salles ce mercredi et pose la question.

Marie a 25 ans. Elle est jeune, jolie, elle va surement être engagée dans une grande entreprise et rencontre Paul, une jeune homme des plus charmants. Une belle vie s’ouvre à elle. L’instant d’après, elle se réveille, quinze années se sont écoulées. Elle ne se souvient de rien, ne reconnaît pas celle qu’elle dévouvre dans le miroir. Son histoire naissante avec Paul s’est transformée en mariage à l’agonie. Et un petit garçon de 10 ans l’attend dans la cuisine. C’est ainsi que commence La vie d’une autre, premier film de la comédienne Sylvie Testud, adapté du roman éponyme de Frédérique Deghelt.

La Vie d’une autre est un film sur le temps qui passe, sur le passage à l’âge adulte, sur ce que l’on abandonne en chemin. La vie que l’on mène une fois adulte correspond-elle à celle qu’on l’a imaginé ? L’enfant que l’on était serait-il fier de l’adulte que l’on est devenu ? A ce titre, le film de Sylvie Testud revêt un caractère universel qui pousse chaque spectateur à s’interroger sur son propre parcours. Cela vous rappelle vaguement L’Âge de raison avec Sophie Marceau ? Oubliez la comparaison. Elle n’est pas flatteuse pour ce long métrage. D’un drame romantique, le film pourrait basculer vers la science-fiction, ouvrant la porte à des dizaines de scénarios différents. Et cette petite hésitation, ce léger flottement confère au film une saveur particulière, tout comme sa fin ouverte.

Sylvie Testud évoque également la difficulté de préserver l’amour intact face au quotidien. En quinze ans, Marie et Paul ont perdu l’attirance qu’ils avaient l’un pour l’autre et cohabitent presque comme des étrangers. La fille bohème devenue femme d’affaires s’est oubliée dans son travail, oubliant par là même son mari. Juliette Binoche incarne à merveille cette quadragénaire qui se réveille dans une vie dont elle ignore tout. Oscillant en permanence entre surprise, doute et assurance de façade, elle est bouleversante de fragilité. Face à elle, on prend un plaisir fou à trouver l’acteur Mathieu Kassovitz comme on l’a tant aimé dans Amen ou Le Fabuleux destin d’Amélie Poulain : discret, tendre et tout en nuances – loin de toutes ses frasques et délires en tous genres.

Les médisants – ou les rabat-joie diront que La Vie d’une autre est un film de fille. Peut-être touche-t-il en effet plus à une sensibilité féminine, il a été réalisé par Sylvie Testud, ne l’oublions pas. Mais c’est surtout un film tendre et émouvant qui laisse entrevoir un bel avenir pour la jeune réalisatrice.

Cécile Guthleben