Un théâtre trop sûr d’être nommé désir

Depuis jeudi dernier, Isabelle Huppert joue tous les soirs, pendant deux mois, Un tramway nommé désir, une pièce absolument somptueuse de Tennesse Williams dont on ne dira jamais assez qu’il est le meilleur dramaturge du XXe siècle. A L’Odéon (dit théâtre de l’Europe), la comédienne reprend le rôle de Blanche DuBois immortalisé en 1951 par Vivien Leigh dans le film d’Elia Kazan où elle donnait la réplique à Marlon Brando -on ne vous conseillera jamais assez de (re)voir la scène de rencontre des deux personnages.

Isabelle Huppert s’offre le luxe de jouer à guichets fermés ce drame, mis en scène par le polonais Wajdi Mouawad, où elle donne la réplique à Andrzej Chyra et Florence Thomassin (entre autres). La comédienne a joui d’un large plan média traditionnel pour ce genre d’évènement (Libé, France Inter, Télérama, Les Echos, etc.), qui ont fait, cela dit, des critiques plutôt sévères.

Quelque chose m’amuse et m’énerve à la fois dans ce genre “d’évènement culturel”. On ne peut qu’observer -et déplorer- à quel point ce type de spectacle est clivant. Une telle affiche ne devrait pas allécher que les bobos mais l’austérité des premières images du spectacle et les décors (il faudra m’expliquer comment est venue l’idée du bowling !?!?) vont rebuter les plus vaillants d’entre nous et risquent de dégouter ceux qui vont quand même se laisser tenter.

Ce genre de mise en scène prétentieuse qui frise a priori la branlette intellectuelle gâche le plaisir d’écouter un excellent texte et de voir des bons comédiens. Ces parti-pris artistiques (mais pourquoi le bowling ???) expliquent en parti pourquoi les théâtres publics ont perdu leur attrait pour le public “populaire”, qui préfère les pièces sans chichi ni snobisme. Ceux-ci ont d’ailleurs préféré acclamer cette saison Panique au Ministère avec Natacha Amal et Amanda Lear au théâtre (privé) de la Porte Saint-Martin… Alors que, une fois de plus, le Tramway, comme les pièces de Molière, de Marivaux ou de Anouilh, est un classique susceptible de plaire à large public si elle est montée intelligemment…

Loin de moi de refaire ici l’(inter)minable débat entre théâtre subventionné et théâtre privé mais l’élite a fait main basse sur les établissements publics et les ont coupés de leur vocation première : faire connaître au plus grand nombre les pièces les plus intelligentes possible afin de niveler par le haut la culture des Français. Contrairement à une idée reçue, les spectacles sont souvent moins chers dans le public (mais les systèmes d’abonnement verrouillent l’achat des billets à l’unité), mais la prétention des spectacles qui y sont montés les ont coupé pour longtemps du “grand public”…

Bobo Ben