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Pendant que le terme de « bobo » est utilisé pour railler les contradictions des bénéficiaires du « nouvel esprit du capitalisme », les pages sociales des journaux perdent de vue l’apparition massive de phénomènes à l’œuvre à l’intérieur de cette catégorie fourre-tout : précarisation croissante des professions intellectuelles et, plus généralement, appauvrissement général des classes moyennes.

X. de la Porte, Bobos et travailleurs pauvres, petits arrangements de la presse avec le monde social,
in S. Béaud, J. Confraveux, J. Lindgaard (dir.), La France invisible, La découverte (2006).

La tendance bobo est le symptôme d’un pays aux prises avec deux traditions distinctes. L’élément bourgeois reflète la supériorité de la France dans à peu près tous les constituants d’une vie hédoniste. (…)
La partie bohème de la France leur rappelle que tous ces signes extérieurs sont superficiels. Que la vie doit également être en roue libre, spontanée. Cette combinaison de sensualité et d’austérité intellectuelle est l’un des grands héritages de la culture occidentale. Le français doit être fort et fier de ses racines bobos. Le reste du monde les hait pour cela, bien sûr. Mais tout ce qu’ils doivent faire, c’est allumer une autre cigarette, et souffler la fumée dans le visage jaloux.

“Vive le boboisme !”, Peter Aspden, dans le Financial Times. Décidément toujours en avance, nous en apprenons plus sur la société française dans la presse anglo-saxonne que dans les médias francophones… Le phénomène bobo n’a pas échappé à leur vigilance puisqu’à après le New York Times et son papier sur l’obsession bobo de Paris, c’est le New York Magazine qui s’est intéressé au bobo-ism de Paris et a illustré les bobos. Et il y a quelques jours, c’est le très sérieux et réputé Financial Times qui livre cette tribune “Vive le boboisme”, plaidoyer pour ce mode de vie…

Le combe dans cette histoire ? Ces bobos, désormais si français et si symboliques de nos grandes villes, ont été inventés par les américains. Et notre “parrain”, David Brooks est récemment revenu sur eux : “Si vous voulez être rassurés sur l’avenir d’un pays, regardez les enfants des bobos”. Plus qu’un retour des bobos, c’est un retour en grâce. A tel point que jeudi dernier, Laurent Joffrin en dessinait les prémices hexagonaux, concluant son éditorial du Nouvel Obs par un Vive les bobos !”

Bobo Bix

Les règles de la tradition, les prêches de l’église, les discours de la République (…) traçaient ainsi une frontière nette entre la “normale attitude” et le comportement anormal, entre le conformisme et la rébellion, entre les mœurs bourgeoises et la vie bohème. Or, c’est précisément cette frontière qui a volé en éclat dans la foulée de la révolution de Mai 68. A partir des années 1970, ce sont les idéaux rock (Bob Dylan ou les Rolling Stones) et les pensées de la déconstruction (Foucault ou Deleuze) qui donnent le la. (…) Avec des effets spectaculaires : c’est que, peu à peu, la nouvelle classe dominante a pris le visage de la “bourgeoisie bohème”, raillée par les moralistes pour sa capacité à mixer les signes de la rébellion et le conformisme de la consommation.
Mais si les “bobos” obsèdent tant, c’est que leur confusion est aussi la nôtre. Vous savez, ce sentiment d’être toujours “trop” ou “pas assez”, de chercher une limite qui toujours nous échappe.

Philosophie Magazine, mars 2011. Dossier : “Et vous, êtes-vous normal ?” ou comment dans la foulée de mai 1968 et le brouillage des frontières entre bourgeois et bohèmes, la classe moyenne est devenue bobo. Nous sommes tous des bobos, on ne dit ps le contraire. Comment définir, du coup, ce qui est normal dans cette société anticonformiste et comment vivre sa “difficile fragilité d’être”, l’excellent Philosophie Magazine se penche sur le sujet avec philosophe et psychanalystes.

Nous vivons comme des bourgeois, petits ou moyens, mais plus comme des miséreux. Nous ne croyons pas qu’il suffise de dénoncer les gens “friqués” pour nous identifier aux humiliés et aux offensés. Mais cela ne nous empêche pas de nous insurger contre les responsables et contre les méthodes de la crise suscitée par une forme de l’économie de marché connue sous le nom de “financiarisation du capital”.

Jean Daniel, fondateur du Nouvel Observateur, dans son éditorial du 9 décembre, Notre avenir, redessinant l’identité de l’hebdomadaire alors que se profile un rapprochement avec Libération. Deux des publications préférées des bobos, rien d’étonnant avec un tel portrait !

Quand la Carte bleue fait grise mine, les bobos redécouvrent le territoire

A la grande surprise de personne, les jurés du prix Goncourt ont donc couronné Michel Houellebecq en ce début de semaine, et les rares parmi nous qui ne s’étaient pas encore procuré La Carte et le territoire se sont précipités dans leur librairie indépendante la plus proche. Si chaque rentrée littéraire s’évertue à établir un nouveau record en terme de parutions, il n’y a toujours que quelques livres que les bobos se doivent d’avoir lu afin de pouvoir se gausser dans les dîners en ville et sortir des phrases toutes faites comme “Je l’ai lu, et c’est de loin son meilleur”… Avouez-le, combien de fois depuis septembre avez-vous entendu cette phrase au sujet du dernier Houellebecq ? Une telle sentence présentant l’avantage de laisser croire à votre interlocuteur que vous avez lu absolument tout de l’auteur, même si c’est complètement faux.

Photo Manuel Lagos Cid (Paris Match)

Nous n’avons pas lu tout Houellebecq, et nous n’avons même pas apprécié tout ce que nous avons pu lire de lui. Nous n’avons pas lu toute la rentrée littéraire, donc nous ne vous dirons pas si c’est le meilleur livre de celle-ci. Mais, à la différence de certains de nos congénères, nous avons vraiment lu La Carte et le territoire, nous avons aimé, et n’attendions qu’un prétexte pour vous en parler, voilà chose faite ! Le hasard a même voulu que je le lise à la campagne, à l’occasion d’un week-end en Normandie, et je n’ai pu m’empêcher de mettre en parallèle ma propre escapade hors Paris avec le retour à la campagne que met en exergue ce livre, “inventaire mélancolique et ironique de la France d’aujourd’hui et de demain (vers 2020) : un manège de « people » qui tourne à vide côté ville ; un musée touristique « bobo », côté champs”, comme l’écrivent Les Echos.

Bien qu’écolos et adeptes du bio, les bobos, enfants de la pollution, ont longtemps eu des boutons à la simple idée de dépasser le périphérique pour s’aventurer dans des régions où la 3G relève encore d’une science-fiction à laquelle même les frères Bogdanoff n’oseraient rêver. Jean-Pierre Pernault, avec son journal télévisé qui vante chaque jour les mérites de la ruralité, est leur antéchrist ; il est donc cocasse de le retrouver protagoniste de ce roman aux côtés de Frédéric Beigbeder, personnalité déjà bien plus bobo. Pourtant, même celui-ci confesse délaisser de plus en plus Paris ces derniers temps au profit de Guéthary, village de la Côte Basque. Retour aux sources, à l’enfance, déjà évoqué dans son Roman français, étayé par Houellebecq ici, dont le propre personnage s’isolera dans un trou perdu de la France (mais étant donné que l’auteur s’isole déjà dans un trou perdu de l’Irlande, c’est nettement moins sensationnel).

Qu’est-il arrivé aux bobos pour qu’ils se mettent ainsi à redécouvrir le chemin de la province ? Choc des cultures, de plus en plus d’agriculteurs se mettent à ouvrir des chambres d’hôte pour accueillir de nombreux parisiens stressés en quête de dépaysement et d’air pur à bas prix. La cuisine traditionnelle revient en force, au détriment de la cuisine fusion, pourtant très en vogue durant la décennie précédente. De grands musées parisiens se mettent à ouvrir des antennes au milieu de nulle part, à la faveur de nouvelles lignes TGV, parce que c’est tellement plus chic de dire qu’on est allé au Centre Pompidou de Metz plutôt qu’à celui de Beaubourg. Dépités par les prix de l’immobilier parisien, ceux qui voulaient acheter un appartement se rabattent sur une maison de campagne qu’ils retaperont eux-mêmes, tels des Valérie Damidot au grand air qu’ils sont… Et si, malgré leur apparent train de vie bourgeois, les bobos subissaient juste la crise ?

Bobo Bix

Michel Houellebecq, La Carte et le territoire (Flammarion, 2010, 22€)

Ce sont ces Bobos qui définissent notre ère. Ce sont eux, le nouvel establishment. C’est leur culture hybride qui compose l’air que nous respirons tous. Leurs codes sociaux gouvernent aujourd’hui notre vie sociale. Leurs codes moraux structurent notre vie personnelle. (…) J’appartiens à cette catégorie. Nous ne sommes pas si mauvais que ça. (…) Où que nous nous installions, nous, élites socioculturelles, rendons la vie bien plus intéressante, plus variée et plus enrichissante.

David Brooks, journaliste au New-York Times, dans Bobos in Paradise, le livre qui inventa le terme de bobos en 2000, de l’autre côté de l’Atlantique. Quand on vous dit que nous sommes tous des bobos de merde…

Bobo, c’est un défaut ou pas ? Si bobo, ça veut dire faire du vélib’ ou du roller, OK, c’est couillon. Mais si bobo c’est être un bourgeois, c’est-à-dire quelqu’un qui a réussi, qui a un peu de pognon et qui aime le confort et en même temps veut rester jeune, rock’n’roll, bohème…

Frédéric Beigbeder, interrogeant Fabrice Luchini dans le dernier GQ (novembre 2010) lorsque celui-ci se targue d’avoir une “Méhari de bobo” et “des vélos de bobo” dans sa maison de l’île de Ré… Une interview très intéressante à lire, en marge de la lecture des textes de Philippe Muray par Fabrice Luchini au Théâtre de l’Atelier, présentée par Beigbeder comme “un meeting politique anti-bobos, mais où les bobos se délectent avec masochisme”.

Voilà pas mal de temps que nous n’avions publié de bobocast, depuis Simon qui n’a pas tenu ses promesses de strip-tease (ce bobo n’a aucune parole), occupés que nous étions à préparer la soirée Bobodemerde au Curio Parlor, à bruncher, à nous cultiver, à bosser aussi, et à courir les mondanités… comme mardi dernier ! A nous deux, la même soirée, nous étions dans 5 ou 6 endroits de la capitale.

L’un d’entre eux, L’Appartement Vitaminwater de Lionel & André : un lieu dont l’adresse est tenue plus ou moins secrète, décoré par les patrons de La Clique et du Baron, et où sont invités quelques happy few (notre dernière expression fétiche…) à l’occasion d’événements, concerts privés, etc. Si par honte, nous tairons le nom du showcase qui s’y tenait ce soir-là, nous avons profité du lit de l’appart pour tourner un bobocast avec Audrey… Audrey est un ovni : elle n’a ni Facebook, ni Twitter, ni blog, et pourtant elle est sur Bobodemerde pour nos lecteurs : maintenant, c’est vous les happy few !

Bobo Bix

Vous pouvez également retrouver des bonus de ce bobocast dans le teaser ou consulter le blog de son “homme de ménage”, It’s Pop ou son twitter.