Dans l’ombre met à jour les coulisses politiques
“Mon Dieu, gardez-moi de mes amis Quant à mes ennemis, je m’en charge !” Ce mot de Voltaire nous revient forcément à l’esprit en lisant Dans l’ombre, le roman d’Edouard Philippe et Gilles Boyer. Le premier est maire du Havre, le second est conseiller politique d’Alain Juppé au Quai d’Orsay, et tous deux livrent ici les coulisses d’une campagne présidentielle au plus près du candidat : Le Patron, avec tous ces hommes de l’ombre qui constituent un premier cercle soudé. Mais assez vite, la machine se grippe et un grain de sable vient perturber la campagne avec une vilaine rumeur de primaires truquées. Le doute s’immisce, même pour le plus proche conseiller, narrateur et instigateur de l’enquête censée laver son Patron pour mener à bout sa conquête de l’Elysée. Et c’est là où ce livre s’avère bien plus intéressant que La Conquête qui s’attache plus à montrer l’aspect humain du candidat Sarkozy en croisant la campagne avec sa séparation de Cécilia.
Dans l’ombre donne à voir la campagne par ceux qui la font vraiment (et chacun affublé d’un surnom par Le Conseiller) : Marilyn, aux premières loges pour gérer une presse qui apparaît aisément manipulable ; Démosthène, plume lyrique du Patron et qui n’est pas sans faire penser à Henri Guaino ; Le Major, directeur de campagne au pouvoir amoindri face à celui du Conseiller de toujours ; ou encore Winston, petit nouveau dans l’équipe qui apporte un regard neuf. Dans le même camp, on retrouve la candidate battue aux primaires : Marie-France Trémeau, une hystérique qui met en avant son lien avec le peuple et ne joue pas forcément la victoire de son parti. Ca vous rappelle quelqu’un ? Car derrière la leçon du livre sur le monde politique, où les pires coups ne viennent pas forcément de ses ennemis, sa saveur réside dans les clins d’oeil faits au monde politique. Sans être un roman à clefs, la fiction est alimentée par la réalité et on s’amuse des ressemblances des traits de caractères des uns ou des autres. Les plus observateurs y reconnaîtront même certaines anecdotes, notamment sur le goût bien connu d’un député pour les jeunes garçons, et cela écrit bien avant la sortie de Luc Ferry au Grand Journal. On apprécie aussi certaines analyses complètement cyniques, mais réelles. Nous bobos n’y échappons pas, dépeints à travers notre “Boboland” :

Ce quartier emblématique de la transformation sociale et politique de la capitale. Il y a encore vingt ans, on y trouvait des quincailleries, des garages et des cafés sans allures. C’était encore le Paris populaire des ouvriers et des employés modestes. On n’y était pas riche mais on votait souvent à droite pour les élections locales, parce que l’ordre était une valeur importante, parce que l’on ne voulait pas être relégué, parce qu’on aimait le maire de Paris qui vous le rendait bien. (…)Et puis les bobos étaient arrivés. Les célibataires branchés et les jeunes couples, diplômés et actifs avaient investi la place, pour échapper au centre trop cher ou à la périphérie trop lointaine. (…) Les nouveaux habitants, pourtant plus riches que les autochtones, s’obstinant à s’habiller comme lorsqu’ils étaient jeunes et fauchés, l’ambiance générale était au mélange entre les origines et entre les classes. Mais derrière les cartons à dessin, les pantalons de treillis et les barbes savamment négligées, les prix montaient et le quartier s’enrichissait. On s’était alors mis à voter à gauche, pour la liberté, pour la tolérance, pour la culture et contre tout le reste : la misère, l’obscurantisme, les inégalités, le racisme, l’ordre moral, la pollution, l’expulsion des sans-papiers et des mal-logés, la faim dans le monde, la maladie et la douleur.

Coups bas, machinations, vols, meurtres, les auteurs n’épargnent rien au monde qui est le leur et ne le donnent pas à voir sous son meilleur jour. On se délecte pourtant de ce roman qui se lit comme un thriller haletant et plein d’humour. Un page-turner de 560 pages que l’on savoure en se laissant prendre à l’atmosphère de cette campagne jouée comme une partie d’échecs.
Bobo Bix

Dans l’ombre, Gilles Boyer & Edouard PhilippeEditions JC Lattès (21,50 €)

Dans l’ombre met à jour les coulisses politiques

“Mon Dieu, gardez-moi de mes amis Quant à mes ennemis, je m’en charge !” Ce mot de Voltaire nous revient forcément à l’esprit en lisant Dans l’ombre, le roman d’Edouard Philippe et Gilles Boyer. Le premier est maire du Havre, le second est conseiller politique d’Alain Juppé au Quai d’Orsay, et tous deux livrent ici les coulisses d’une campagne présidentielle au plus près du candidat : Le Patron, avec tous ces hommes de l’ombre qui constituent un premier cercle soudé. Mais assez vite, la machine se grippe et un grain de sable vient perturber la campagne avec une vilaine rumeur de primaires truquées. Le doute s’immisce, même pour le plus proche conseiller, narrateur et instigateur de l’enquête censée laver son Patron pour mener à bout sa conquête de l’Elysée. Et c’est là où ce livre s’avère bien plus intéressant que La Conquête qui s’attache plus à montrer l’aspect humain du candidat Sarkozy en croisant la campagne avec sa séparation de Cécilia.

Dans l’ombre donne à voir la campagne par ceux qui la font vraiment (et chacun affublé d’un surnom par Le Conseiller) : Marilyn, aux premières loges pour gérer une presse qui apparaît aisément manipulable ; Démosthène, plume lyrique du Patron et qui n’est pas sans faire penser à Henri Guaino ; Le Major, directeur de campagne au pouvoir amoindri face à celui du Conseiller de toujours ; ou encore Winston, petit nouveau dans l’équipe qui apporte un regard neuf. Dans le même camp, on retrouve la candidate battue aux primaires : Marie-France Trémeau, une hystérique qui met en avant son lien avec le peuple et ne joue pas forcément la victoire de son parti. Ca vous rappelle quelqu’un ? Car derrière la leçon du livre sur le monde politique, où les pires coups ne viennent pas forcément de ses ennemis, sa saveur réside dans les clins d’oeil faits au monde politique. Sans être un roman à clefs, la fiction est alimentée par la réalité et on s’amuse des ressemblances des traits de caractères des uns ou des autres. Les plus observateurs y reconnaîtront même certaines anecdotes, notamment sur le goût bien connu d’un député pour les jeunes garçons, et cela écrit bien avant la sortie de Luc Ferry au Grand Journal. On apprécie aussi certaines analyses complètement cyniques, mais réelles. Nous bobos n’y échappons pas, dépeints à travers notre “Boboland” :

Ce quartier emblématique de la transformation sociale et politique de la capitale. Il y a encore vingt ans, on y trouvait des quincailleries, des garages et des cafés sans allures. C’était encore le Paris populaire des ouvriers et des employés modestes. On n’y était pas riche mais on votait souvent à droite pour les élections locales, parce que l’ordre était une valeur importante, parce que l’on ne voulait pas être relégué, parce qu’on aimait le maire de Paris qui vous le rendait bien. (…)
Et puis les bobos étaient arrivés. Les célibataires branchés et les jeunes couples, diplômés et actifs avaient investi la place, pour échapper au centre trop cher ou à la périphérie trop lointaine. (…) Les nouveaux habitants, pourtant plus riches que les autochtones, s’obstinant à s’habiller comme lorsqu’ils étaient jeunes et fauchés, l’ambiance générale était au mélange entre les origines et entre les classes. Mais derrière les cartons à dessin, les pantalons de treillis et les barbes savamment négligées, les prix montaient et le quartier s’enrichissait. On s’était alors mis à voter à gauche, pour la liberté, pour la tolérance, pour la culture et contre tout le reste : la misère, l’obscurantisme, les inégalités, le racisme, l’ordre moral, la pollution, l’expulsion des sans-papiers et des mal-logés, la faim dans le monde, la maladie et la douleur.

Coups bas, machinations, vols, meurtres, les auteurs n’épargnent rien au monde qui est le leur et ne le donnent pas à voir sous son meilleur jour. On se délecte pourtant de ce roman qui se lit comme un thriller haletant et plein d’humour. Un page-turner de 560 pages que l’on savoure en se laissant prendre à l’atmosphère de cette campagne jouée comme une partie d’échecs.

Bobo Bix

Dans l’ombre, Gilles Boyer & Edouard Philippe
Editions JC Lattès (21,50 €)

Les bataillons de bobos qui s’inscrivent sur liste d’attente en rêvant d’avoir un jour leurs entrées à l’Amap du coin sont-ils des fachos qui s’ignorent ? Les partisans du “manger sain” et du retour à la terre sont-ils nostalgiques de la France surannée, couleur sépia, des années 1940 ? Pour comprendre pourquoi les écolos des villes parlent de la terre comme les collabos de la Révolution nationale, un petit voyage dans le temps s’impose.

Manger bio est-il réac ? L’excellente revue Usbek & Rica s’interroge dans son dernier numéro d’hiver. Retour à la terre, retour à la campagne, retour au naturel : quand les bobos virent néo-ruraux ou que “la crise du futur détermine un gigantesque reflux vers le passé”, comme l’expliquait déjà Edgar Morin en 1993.

Quand la Carte bleue fait grise mine, les bobos redécouvrent le territoire

A la grande surprise de personne, les jurés du prix Goncourt ont donc couronné Michel Houellebecq en ce début de semaine, et les rares parmi nous qui ne s’étaient pas encore procuré La Carte et le territoire se sont précipités dans leur librairie indépendante la plus proche. Si chaque rentrée littéraire s’évertue à établir un nouveau record en terme de parutions, il n’y a toujours que quelques livres que les bobos se doivent d’avoir lu afin de pouvoir se gausser dans les dîners en ville et sortir des phrases toutes faites comme “Je l’ai lu, et c’est de loin son meilleur”… Avouez-le, combien de fois depuis septembre avez-vous entendu cette phrase au sujet du dernier Houellebecq ? Une telle sentence présentant l’avantage de laisser croire à votre interlocuteur que vous avez lu absolument tout de l’auteur, même si c’est complètement faux.

Photo Manuel Lagos Cid (Paris Match)

Nous n’avons pas lu tout Houellebecq, et nous n’avons même pas apprécié tout ce que nous avons pu lire de lui. Nous n’avons pas lu toute la rentrée littéraire, donc nous ne vous dirons pas si c’est le meilleur livre de celle-ci. Mais, à la différence de certains de nos congénères, nous avons vraiment lu La Carte et le territoire, nous avons aimé, et n’attendions qu’un prétexte pour vous en parler, voilà chose faite ! Le hasard a même voulu que je le lise à la campagne, à l’occasion d’un week-end en Normandie, et je n’ai pu m’empêcher de mettre en parallèle ma propre escapade hors Paris avec le retour à la campagne que met en exergue ce livre, “inventaire mélancolique et ironique de la France d’aujourd’hui et de demain (vers 2020) : un manège de « people » qui tourne à vide côté ville ; un musée touristique « bobo », côté champs”, comme l’écrivent Les Echos.

Bien qu’écolos et adeptes du bio, les bobos, enfants de la pollution, ont longtemps eu des boutons à la simple idée de dépasser le périphérique pour s’aventurer dans des régions où la 3G relève encore d’une science-fiction à laquelle même les frères Bogdanoff n’oseraient rêver. Jean-Pierre Pernault, avec son journal télévisé qui vante chaque jour les mérites de la ruralité, est leur antéchrist ; il est donc cocasse de le retrouver protagoniste de ce roman aux côtés de Frédéric Beigbeder, personnalité déjà bien plus bobo. Pourtant, même celui-ci confesse délaisser de plus en plus Paris ces derniers temps au profit de Guéthary, village de la Côte Basque. Retour aux sources, à l’enfance, déjà évoqué dans son Roman français, étayé par Houellebecq ici, dont le propre personnage s’isolera dans un trou perdu de la France (mais étant donné que l’auteur s’isole déjà dans un trou perdu de l’Irlande, c’est nettement moins sensationnel).

Qu’est-il arrivé aux bobos pour qu’ils se mettent ainsi à redécouvrir le chemin de la province ? Choc des cultures, de plus en plus d’agriculteurs se mettent à ouvrir des chambres d’hôte pour accueillir de nombreux parisiens stressés en quête de dépaysement et d’air pur à bas prix. La cuisine traditionnelle revient en force, au détriment de la cuisine fusion, pourtant très en vogue durant la décennie précédente. De grands musées parisiens se mettent à ouvrir des antennes au milieu de nulle part, à la faveur de nouvelles lignes TGV, parce que c’est tellement plus chic de dire qu’on est allé au Centre Pompidou de Metz plutôt qu’à celui de Beaubourg. Dépités par les prix de l’immobilier parisien, ceux qui voulaient acheter un appartement se rabattent sur une maison de campagne qu’ils retaperont eux-mêmes, tels des Valérie Damidot au grand air qu’ils sont… Et si, malgré leur apparent train de vie bourgeois, les bobos subissaient juste la crise ?

Bobo Bix

Michel Houellebecq, La Carte et le territoire (Flammarion, 2010, 22€)

Les pires truands de la planète sont comme moi. Ils financent la lutte contre le paludisme, créent des écoles en Afrique, investissent dans l’éolien. Ils invitent Nelson Mandela à leur anniversaire. Ils écoutent Bono comme le Messie, veulent serrer la main d’Angelina Jolie. Ils passent leur week-end dans leur Bionic, un sous-marin individuel de luxe. Ils fuient le monde, le survolent en jets privés. Dans les journaux, sur les recommandations de leur directeur en communication, ils s’affichent en Prius. Ils cherchent une rédemption dans l’art, investissent dans n’importe quoi. Je suis un enfant du fascisme occidental. Je veux appuyer sur la touche “échappe”. J’ai tout.

Flore Vasseur, Comment j’ai liquidé le siècle (Editions des Equateurs, 2010).

Depuis que Frédéric Beigbeder ne sait plus écrire que sur Frédéric Beigbeder, un peu las, nous nous cherchions un nouvel auteur bobo fétiche… L’a-t-on trouvé avec Flore Vasseur, que Le Point présente comme “la petite soeur française de Bret Easton Ellis” ? La lecture (en cours) de son second roman, Comment j’ai liquidé le siècle, nous ravit par son rythme, par son style et par son humour. Un roman d’actualité, jouant autour de la théorie du complot et de la crise financière actuelle, en imaginant un trader qui fait sauter le système pour mieux le sauver. Sacrément cynique, on ne peut pas s’empêcher de repenser aux unes de journaux de ces derniers mois avec ironie. Tout comme la citation ci-dessus, appliquée aux grands patrons, n’est pas sans rappeler, à une toute autre échelle, notre propre hypocrisie à nous, bobos. On trie nos déchets, on mange bio, la Croix Rouge a droit à un prélèvement mensuel mais nous sommes et restons des purs produits de la société de consommation. Nous avons tout. Serions-nous, nous aussi, des enfants du fascisme occidental ?

Bobo Bix

Passant clairement la majeure partie de son temps hors de chez lui, le bobo prend souvent peu le temps de lire… Bien entendu, comme tous ses congénères, il a acheté le pavé de Jonathan Littel, Les Bienveillantes, évoquant partout le Prix Goncourt 2006 comme un chef d’oeuvre de la littérature française mais il n’aura jamais dépassé les trois premières pages d’un livre qui en compte plus de 1 400. Bien sûr, le bobo accompagne souvent une séance de bronzage au Luxembourg ou au Parc Monceau d’un livre, mais le livre aura été soigneusement choisi à La Hune. Le dernier Tristan Garcia, Mémoires de la jungle, est l’indispensable du moment. On bannira le dernier Katherine Pancol ou Guillaume Musso, même si certains les liront en cachette. Quant aux plus à la pointe, leur dernier ouvrage se lit évidemment sur un iPad ! Mais souvent influencés par leurs amis artistes ou directeurs artistique, certains bobos vont vouer une véritable passion pour la bande-dessinée…

Notre dernier coup de coeur en la matière est un roman graphique de 160 pages sorti fin avril chez Vents d’Ouest : L’Invitation, véritable ode à l’amitié en 6 actes. Avec humour, le roman débute sur un test à l’amitié lancé par Léo, à tous ses amis : en pleine nuit, 3 heures du matin, qui sera là pour venir le secourir au beau milieu de la campagne dans laquelle il a prétexté une panne. A défaut de panne, les amis qui ont accouru trouveront du champagne et un Léo qui, derrière son assurance, cache une grande sensibilité, en proie à des doutes sur l’attachement qu’on lui porte, que la suite de la BD expliquera. Certains n’apprécient pas d’être réveillés ainsi en pleine nuit pour une raison qu’ils jugent futile, d’autres auraient préféré être les seuls invités… Sur qui peut-on compter ? Qui compte sur nous ? Dans une vie parisienne où bon nombre de bobos raisonnent en terme de réseau plus que d’amitiés, ce roman graphique invite à s’interroger sur qui sont vraiment nos proches amis ou qui nous voulons compter parmi eux. C’est ce que révèle la touchante amitié de Léo et Raphaël, fil rouge de cette BD : derrière la pudeur masculine et la vie sentimentale qui suit son cours, en amitié aussi on peut vouloir se plaire et séduire… “L’amitié, c’est gérer les affinités, l’amour c’est concilier les différences.” Une invitation que l’on voudrait lancer nous aussi, une BD que nous ne manquerons pas d’offrir à nos amis.

Bobo Bix

Le bobo trahit sa boboïtude précisément en ce qu’il nie son état et sa condition de cliché ambulant. “Ah, non, je suis tout sauf un bobo, beurk. Bon, qui est partant pour aller manger des sushis dans une yourte ce week-end ? Venez, ça va être juste fantastique, en plus j’ai acheté tous les films de Philippe Garrel, on va s’éclater.” (…) On ne naît pas bobo, on le devient. La maturité du bourgeois-bohème se situe généralement vers trente ans.

Géraldine de Margerie, Dictionnaire du Look - Une nouvelle science du jeune (Editions Robert Laffont). Extrait du (large) chapitre consacré aux bobos.