“La province ? Ah non (je n’aime pas, ndlr) ! Et je n’y retournerai jamais. On y est prisonnier. Enkysté dans des certitudes. Survivre dans l’anonymat de Paris est tellement dur qu’on est forcé de bouger sans cesse. De s’adapter de jour en jour. En province, tout est réglé. On connaît tout le monde depuis toujours. Même les jeunes ont des discours de vieux : « Ah, je vous connais bien, vous êtes une amie de ma mère ! » L’horreur !”
Quand les opposés s’attirent…
A Dangerous Method, de David Cronenberg, dans les salles le 21 décembre, est entièrement construit sur un réseau d’oppositions.

L’opposition est au cœur même de l’intrigue : le film révèle les raisons de la rupture entre Sigmund Freud (Viggo Mortensen) et Carl Jung (Michael Fassbender), pères de la psychanalyse moderne, au début du XXème siècle. Les hommes s’opposent à la fois sur leurs théories psychanalytiques : Freud prône l’analyse de toutes les situations par le prisme de la sexualité, ce que conteste Jung, et sur leur vie privée : Freud réprouve la relation de celui qu’il considère comme son héritier avec sa patiente, Sabina Spielrein (Keira Knightley).
Ici, ce sont donc deux conceptions du monde qui s’affrontent, la tradition et la modernité, mais aussi la liberté et l’enfermement. Deux termes contraires qui s’incarnent au sein des personnages : bien qu’engoncés et enfermés dans leurs vêtements, les personnages tentent de se libérer par la parole, Freud et Jung étant les précurseurs de la thérapie par la parole. Alors qu’au contraire, il faudra à Sabina Spielrein se contenir dans un cadre et un corset pour se libérer de sa folie. En effet, la jeune femme d’abord folle à lier - au sens propre du terme sera non seulement soignée, mais finira psychiatre et cette progression psychique est signifiée par une évolution de ses costumes et de sa coiffure
D’un point de vue stylistique, la folie et l’hystérie de Sabina sont contrebalancées par un classicisme de la mise en scène, du filmage et du montage. Là où l’on pourrait s’attendre à des gros plans du visage déformé de Keira Knightley (grandiose, au passage), à des jeux sur la profondeur de champ pour illustrer le doute, David Cronenberg opte pour une sobriété déconcertante. Rien ne dépasse, rien ne vient parasiter l’attention du spectateur, qui peut ainsi entièrement se plonger dans l’histoire. Et c’est finalement de cette opposition, de cette froideur que naît la force du film.
Enfin, qui dit film sur deux psychanalystes, dit film de mots – le film est d’ailleurs basé sur une pièce de théâtre. Les très nombreux, et parfois complexes, dialogues sont le cœur même du film. Ils donnent une leçon d’histoire et offrent par la même occasion à Mortensen et Fassbender de très belles confrontations. Mais ce n’est pas un film bavard, car Cronenberg n’en oublie pas pour autant le corps, objet central de sa cinématographie. Les premières séquences, impressionnantes, dans lesquelles Keira Knightley crie, éructe, se courbe, se tord la mâchoire, les bras, le dos place tout de suite le corps au centre du film. Le corps est également au centre de la relation perverse entre Sabina et Jung. La supériorité intellectuelle de Jung ne lui permet pas de résister à l’appel de la chair, du désir et du plaisir de l’humiliation que manifeste Sabrina. La chair est triste, hélas…
David Cronenberg démontre ici qu’il s’est libéré de ses artifices de l’horreur et de l’épouvante - voire du gore pour explorer plus encore les tréfonds de l’âme humaine.







